Point de vue : le psychiatre Yann Hodé (Profamille)

« L’intérêt du malade, c’est parfois de décider des soins contre son gré »

Extraits de L’EXPRESS.fr, publié le 16/03/2011 à 10:32

Alors que le projet de loi sur les soins sous contrainte est examiné à l’Assemblée nationale, le psychiatre Yann Hodé a répondu aux questions des internautes.


EvaNaissance: Que pensez-vous du positionnement du collectif des 39?

On comprend les craintes qu’ils ont car le contexte dans lequel il a été décidé de faire cette loi était un contexte émotionnel. D’un autre coté d’autres grandes démocraties ont des lois d’obligation de traitement hors hospitalisation. Les mesures de contrainte de soins doivent être exceptionnelles et elles sont cependant indispensables dans certains cas. Cette loi est plutôt un progrès à condition de veiller à ce qu’elle reste une loi de soins orientée vers l’intérêt du malade et non une loi sécuritaire visant à contrôler l’ordre public. L’intérêt du malade, sa survie même, c’est parfois de décider des soins contre son gré. 

Jazzgolf: Et de la position de l’Unafam sur ce projet de loi?

L’Unafam réfléchit depuis longtemps sur la nécessité d’améliorer la loi pour pouvoir mieux aider les malades notamment dans des situations qui posaient problème. Je suis entièrement d’accord avec leur position. 

Marie: Mon fils âgé de 28 ans souffre depuis 7 ans de schizophrénie. Dans le déni de sa maladie, il prend son traitement lors de ses longues hospitalisations, puis arrête dès qu’il sort de l’hôpital… A part les médicaments, les psychiatres ne proposent pas grand chose hormis des ateliers dessins ou autres activités élémentaires deux fois par semaine. N’y a t-il pas une autre prise en charge des patients au lieu de les abrutir de médicaments?

Vous vivez une situation courante mais la nouvelle loi ne répond pas à ce type de problème qui est plutôt celui de l’organisation de l’offre de soins. 

Je vous conseille de vous mettre en rapport avec l’Unafam qui réunit des parents comme vous qui veulent faire bouger la psychiatrie. Il pourrait être utile que vous participiez vous-même au programme Profamille qui est une formation donnée aux familles pour savoir comment mieux aider le malade, savoir ce qu’il existe comme type de soins et d’aides pour le malade, et aussi comment soi-même être plus serein face aux difficultés. Votre section locale de l’Unafam pourra vous renseigner ‘il existe un tel programme dans votre département, sinon demander à l’agence régionale d’hospitalisation d’en financer un car le service de santé est financé par vous, a vous de vous faire entendre pour qu’il réponde mieux à votre demande (d’où l’intérêt de ne pas être seul et de rejoindre une association de familles comme l’Unafam).


Martin_pecheur: La folie n’est pas un état répondant à une définition claire, la psychiatrie est un exercice médical apprenant la modestie, les avis des experts sont parfois convergents, parfois divergents sur la santé mentale d’un individu. Comment décider de l’internement d’un individu?

Quand quelqu’un souffre, quand il a des comportements aberrants et potentiellement à risques et qu’il refuse de se faire aider, le bon sens nous conduit à dire « il faut faire quelque chose ». C’est dans ce genre de situation où on pense non pas à interner mais à hospitaliser car on n’interne pas en psychiatrie, on soigne. C’est une nuance très importante.

Emilie du 33: Pourquoi les fous sont fous?

La folie n’existe pas sur le plan médical, c’est un terme grand public. Pour les médecins il y a des gens qui souffrent de maladies mentales c’est à dire des maladies du cerveau. Les troubles anxieux, les troubles dépressifs (il en existe de plusieurs types) , les schizophrénies sont des maladies du cerveau. Nos cellules nerveuses fonctionnent parfois moins bien, on ne sait pas toujours pourquoi, c’est comme les gens qui ont des palpitations, leur coeur marche moins bien, on ne sait pas expliquer pourquoi un jour ça arrive.

Amande: Existe-t-il une hérédité dans la folie? Et si oui, peut-on expliquer cette hérédité par une transmission génétique de récepteurs à neuromédiateurs ayant une anomalie particulière?

Il y a certaines maladies mentales pour lequel il a été montré l’influence de facteurs génétiques. Ces facteurs ne sont pas directement responsables de la maladie mais du terrain qui la prédispose. Pour faire une analogie dans un autre domaine, le sapin et le chêne n’ont pas le même terrain génétique par rapport au risque de brûler, ce n’est pas pour autant qu’ils vont brûler.

On recherche actuellement dans les gênes candidats, ceux qui concernent la neurotransmission (récepteurs aux neurotransmetteurs) mais aussi les enzymes de synthèse ou de dégradation des eurotransmetteurs. On cherche aussi en direction des gênes qui contrôlent la connectivité des neurones et ceux qui contrôlent la mise en place des neurones dans le cerveau durant l’embryogenèse (quand l’embryon se forme).

Elkabyre : L’agressivité chez le malade mentale est-elle provoquée à la vue des autres soi-disant normaux?

Non. L’absence de réponse adaptée des autres va certainement l’augmenter, mais dans les maladies mentales il peut y avoir agressivité même si les autres ont un comportement adapté. Il existe deux types d’agressivité.1) L’agressivité de tout un chacun quand nous sommes contrariés. 2) Celle liée à un déficit grave des processus de contrôle émotionnel ou liée à des troubles graves et à la perception de notre environnement (si on se sent à tort en danger extrême par exemple). Dans le deuxième cas, elle nécessite des soins.

Krystal: En deux ou trois mots simples, que changerait l’internement sous contrainte prévu dans le projet de loi?

Il y a 2 points forts dans la nouvelle loi proposée. 1) L’ancienne loi ne permettait pas de maintenir en contrainte de traitement, à la sortie de l’hôpital, un patient qui allait mieux mais dont tout montrait qu’il allait arrêter son traitement parce qu’il ne se percevait pas comme malade (en raison de la persistance de certains troubles malgré le traitement) et dont on savait que l ‘arrêt du traitement allait avoir des conséquences dramatiques pour lui (et parfois pour d’autres). La nouvelle loi introduit cette possibilité dans des cas limités bien sûr, où il existe des arguments forts pour justifier cette contrainte.

2) L’ancienne loi rendait très difficile l’hospitalisation contraignante pour donner des soins chez quelqu’un qui n’avait pas de famille pour demander l’hospitalisation (cas de nombreux SDF). La nouvelle loi prévoit de faciliter cela pour justement soigner certains SDF qui s’opposent aux soins en raison de leurs troubles mentaux et face auxquels les intervenants médicaux et sociaux étaient souvent impuissants à apporter de l’aide.

Psychooo: Y a-t-il plus de « fous » qu’auparavant, ou est-ce dû à une médiatisation plus importante?

Non, le taux de nombreuses maladies mentales semble stable, ce n’est pas la société qui rend fou, contrairement à l’opinion couramment répandue.

On en parle plus facilement car cela intrigue et fait peur. Par exemple, en France, il y a environ 500 meurtres par an: la plupart commis par des gens non malades. Le nombre de personnes souffrant de schizophrénie et tuant un inconnu dans la rue est estimé à un peu moins de 10 par an, ce qui est très faible en regard du nombre de meurtres annuels, et qui est un risque du même ordre de grandeur que le nombre de personnes qui sont tuées par la foudre. Pourtant on va plutôt parler du meurtre commis par un malade.

En comparaison il y a 600 000 personnes souffrant de schizophrénie en France ce qui montre que la grande majorité des malades sont stigmatisés à cause de quelques-uns qu’on aurait peut-être pu soigner avant qu’ils commettent un acte grave. Par contre, on parle rarement des suicides des patients souffrant de schizophrénie. Ils sont plus de 1000 à se tuer tous les ans soit plus de 3 tous les jours. Cette maladie fait souffrir et parfois on ne peut pas aider les malades car ils refusent les soins en raison d’un défaut de perception de leurs troubles. C’est pour cela que la nouvelle loi peut être utile.

Marat: Pour protéger la population dite « normale » que peut-on faire d’autre que d’interner les personnes malades mentalement et dangereuses? S’il y avait une autre solution efficace, ça se saurait…

Le problème est mal posé. Vous deviendrez potentiellement – ou un de vos proches – un jour cette personne que vous jugez dangereuse… Le danger vient habituellement du fait que la personne ne perçoit pas qu’elle est malade et refuse tout soin. Correctement traitée, le danger est faible.

La majorité des personnes dangereuses ne souffrent pas de maladies mentales et la majorité des malades mentaux ne sont pas dangereux. Chez les personnes souffrant de schizophrénie, seuls un nombre limité d’entre eux sont dangereux et si ceux-là sont traités, le risque d’agression diminue d’un facteur 15, c’est-à-dire à un risque équivalent à celui de personnes non malades.

Elkabyre : Une malade mentale peut-elle tomber enceinte et conduire la grossesse sans conséquence sur l’enfant?

Oui, elle peut être enceinte et tout peut bien se passer. Par contre il est conseillé de bien se faire suivre durant la grossesse et de maintenir le traitement psychiatrique, cela augmentera les chances que tout se passe bien.

Claudine Liège: Après une hospitalisation sous contrainte, pensez-vous qu’il soit utile de mettre en place un suivi à domicile? Les familles devraient-elles bénéficier d’une aide de professionnels pour que la réinsertion se passe dans des conditions favorables?

Oui, un suivi est habituellement proposé mais parfois le malade le refuse car l ne se considère pas comme malade. Si c’est le cas et qu’on sait qu’en cas d’arrêt du traitement la rechute risque d’être dramatique, cela peut être indiqué d’avoir une obligation de soin. C’est ce qu’on ne peut pas faire aujourd’hui et c’est à cela que la nouvelle loi tente de répondre.

Les familles doivent être aidées aussi. Une aide très efficace est leur participation aux groupes d’éducation thérapeutique a destination des familles. Dans le cas de la schizophrénie, environ 30 centres offrent ce type programme en France ce qui est trop peu. Ce programme s’appelle Profamille. Il a été montré que lorsque les familles participent à ce programme le malade va mieux, il est deux fois moins rehospitalisé et les familles vont nettement mieux car c’est souvent éprouvant de vivre avec un malade qui a une maladie grave.

Renaud Liège: En Belgique, les personnes souffrant de troubles mentaux se retrouvent parfois dans des « ailes psychiatriques » des prisons. Pensez-vous que ce soit leur place? L’emprisonnement est-il un passage « obligé » pour mettre la personne devant les limites de la société, ou faut-il la soigner en milieu hospitalier?

Non, la prison n’est pas leur place. C’est souvent parce qu’on n’est pas intervenu à temps pour les traiter qu’ils comment des actes graves et qu’ils vont en prison. Il vaut mieux quelques semaines de privation de liberté pour être soigné et éviter un acte grave que des années d’emprisonnement après l’acte.

Franck91: Peut-on juger de la bonne santé d’une démocratie à la façon dont les malades mentaux sont pris en compte? Une société qui exclut ses malades mentaux n’est-elle pas en train de sombré dans le totalitarisme?

Je suis d’accord, et c’est pour cela qu’il faut pouvoir intervenir plus facilement pour aider les malades qui refusent tout soin parce qu’ils ne se perçoivent pas comme malade. Parfois il est nécessaire d’aider les autres contre leur volonté quand leur volonté se base sur des jugements inappropriés en raison d’un dysfonctionnement de leurs neurones et quand la non intervention les met dans des situations humainement catastrophiques.

Le Dr Yann Hodé est psychiatre à l’hôpital de Rouffach (Haut-Rhin)
Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s