Un psychiatre condamné après le « meurtre » commis par un patient irresponsable pénalement- JIM.fr

Paris, le jeudi 15 décembre 2016 – Après la condamnation du docteur Danièle Canarelli, finalement annulée en raison de la prescription des faits, c’est la seconde fois en France qu’un psychiatre est reconnu « responsable » du meurtre commis par un patient atteint de troubles psychiatriques placé sous sa responsabilité.

Hier, le tribunal correctionnel de Grenoble a condamné à dix-huit mois de prison avec sursis le docteur Lekhraj Gujadhur qui comparaissait pour homicide involontaire, condamnation dont le praticien a décidé de faire appel.

Un long passé de troubles psychiatriques

Les faits remontent à novembre 2008. Jean-Pierre Guillaud, 56 ans, est interné à l’hôpital Saint-Egrève (Isère). C’est un habitué des lieux. Depuis quarante ans, il souffre de psychose hallucinatoire chronique. Sa vie a ainsi été jalonnée par les hospitalisations (sous contrainte ou non) et les tentatives de prise en charge. Il s’est par ailleurs rendu « coupable » de plusieurs agressions, dont une à l’arme blanche. L’irresponsabilité pénale a été systématiquement prononcée en raison de son état mental. En novembre 2008, Jean-Pierre Guillaud est de retour à Saint-Egrève. L’équipe médicale a paru considérer que la crise ayant conduit à cette nouvelle hospitalisation était résolue : une autorisation de promenade non surveillée dans le jardin lui avait été accordée par le supérieur du docteur Lekhraj Gujadhur.

Une certaine désorganisation

En novembre 2008, il règne une certaine désorganisation au sein de l’hôpital Saint Egrève. Ainsi, Lekhraj Gujadur est-il le responsable de fait du pavillon où est admis Jean-Pierre Guillaud, sans cependant en être le titulaire officiel. Jean-Pierre Guillaud n’est pas son patient. Et le dossier dont il dispose est incomplet, les expertises conduites dans un cadre judiciaire font par exemple défaut. Cependant, Lekhraj Gujadur ne peut ignorer que le patient est un cas complexe et que sa dangerosité s’est manifestée par le passé, puisque Jean-Pierre Guillaud est un habitué des lieux et que le praticien exerce à Saint Egrève depuis 1974. Par ailleurs, quelques signaux dans le comportement de Jean-Pierre Guillaud sont inquiétants. Les 8, 9 et 10 novembre, il affirme ainsi que sa mauvaise voix lui intime de « se suicider ou de tuer quelqu’un ». Pourtant, Lekhraj Gujadur ne lèvera pas l’autorisation de promenade du patient.Bataille juridiqueLe 12 novembre, Jean-Pierre Guillaud sort sans difficulté de l’établissement. Il prend le car jusqu’à Grenoble. Il achète une arme blanche. Et comme sa voix intérieure le lui intime, il tue. Au hasard. Un étudiant de 26 ans, qui passait là, Luc Meunier qui terminait son doctorat. Les faits provoquent l’indignation, mais Jean-Pierre Guillaud est considéré comme pénalement irresponsable. La famille va alors s’engager dans une longue bataille juridique et obtenir après trois non lieux le renvoi devant le tribunal correctionnel d’un seul praticien (quand trois avaient été originellement mis en examen) et de l’hôpital.

Au cours de l’audience en novembre dernier, les manquements supposés du docteur Lekhraj Gujadur ont été épinglés. Son absence de diligence dans l’examen du dossier lui a notamment été reprochée. L’avocat de la famille Meunier a par exemple rappelé comment le praticien était connu comme celui qui « n’est au courant de rien, mais qui signe tout ». La défense a pour sa part rappelé que l’autorisation de sortie initiale avait été délivrée par un autre praticien ou encore que le médecin n’était pas celui de Jean-Pierre Guillaud.

L’hôpital étrangement disculpé

Surtout, les avocats du docteur Gujadhur ont mis en garde contre une volonté de faire le procès de la psychiatrie. En ne condamnant étrangement pas l’hôpital, dont le directeur a pourtant admis à la barre qu’il avait dysfonctionné bien que les moyens étaient présents, les magistrats ont peut-être voulu échapper à une telle accusation. Le procureur de la République a d’ailleurs insisté : « Ce n’est pas la psychiatrie qui est jugée mais la désinvolture et le désintérêt du Dr Gujadhur qui a failli à sa mission».

Des psychiatres très inquiets

Pourtant, au-delà du point de savoir si le praticien a réellement contrevenu aux bonnes pratiques, difficile de ne pas voir dans ce procès et la condamnation une dérive potentiellement dangereuse. D’ailleurs, l’avocat de la famille Meunier n’a pour sa part pas hésité à céder aux généralisations périlleuses. « Un tabou est tombé, celui de l’évaluation de la dangerosité des patients. Et c’est sur les psychiatres que repose cette responsabilité » a ainsi lancé Maître Gerbi.

Or, précisément, la psychiatrie ne doit pas être considérée comme un art divinatoire. D’abord, parce que cet exercice est impossible. Ensuite, parce que les praticiens sont au service des patients, pas les agents de régulation d’hypothétiques risques. Pour les avocats du docteur Gujadhur, les conséquences d’un tel verdict sont très lourdes. «Au-delà du Dr Gujadhur, cela pose la question du traitement des psychopathes (sic) délirants. Cette condamnation est une première en France et les médecins psychiatres vont devoir revoir leur pratique » considère Maître Balestas. En écho, Norbert Skurnik vice président de l’Intersyndicale de défense de la psychiatrie publique juge que « Les conséquences (de cette décision) sont dramatiques pour les malades et la profession ». Beaucoup brandissent le risque d’une augmentation du recours à l’hospitalisation d’office, tendance qui se dessine déjà actuellement en raison du manque de moyens des services de psychiatrie.

Une réflexion manquée

Car ce procès aurait pu être celui d’une psychiatrie laissée à l’abandon, d’un secteur qui permet que des patients puissent être internés, sans que leur dossier soit parfaitement lu, sans même voir un médecin. Maître Gerbi a ainsi déploré que dans les jours qui ont précédé le tragique passage à l’acte de Jean-Pierre Guillaud, il n’avait vu aucun médecin. « Les magistrats ont dit que chaque patient a droit à un suivi » a-t-il tonné. « Ce patient était connu. Il a tenu des propos délirants et inquiétants les jours précédant le meurtre. Or, il n’a pas eu le moindre contact avec un médecin psychiatre ces jours-là » a-t-il encore affirmé. S’il s’agit effectivement de manquements graves, comment ne pas y lire la responsabilité de l’institution ?

Dès lors l’absence de condamnation de l’hôpital est surprenante et cette volonté de faire reposer l’entière responsabilité sur le seul psychiatre inquiétante. Tout se passe comme si la justice refusait de reconnaître les difficultés du secteur de la psychiatrie, mais aussi les limites d’une discipline qui ne peut jouer le rôle de « gardien de prison » comme l’a fait remarquer l’avocat du médecin. Affaire à suivre en appel, voire en cassation.

Aurélie Haroche

Copyright © http://www.jim.fr

Source : JIM.fr – Un psychiatre condamné après le « meurtre » commis par un patient irresponsable pénalement

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s